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| Pascal Thiercy, Professeur des classiques |
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Né donc à Athènes vers 446 avant notre ère,
dans le dème de Cydathénée (qui correspond
à peu près à Plaka) au à l’époque du début
des travaux du Parthénon et de l’invasion de
l'Attique par Pleistoanax, Aristophane mourut
vers 385. Au cours de sa vie, il fut témoin
de toute la guerre du Péloponnèse et de toutes
les formes de gouvernements : l’impérialisme
de la démocratie de Périclès, le pouvoir despotique
des démagogues tels que Cléon, Hyperbolos et
autres, puis le règne de la faction oligarchique
des Quatre Cents, la Constitution des Cinq-Mille,
le retour de la paix intérieure, le régime
de terreur des Trente, la guerre civile, le
renversement des Trente et la réconciliation
des partis. Pour terminer, la fin de la guerre
et la paix honteuse imposée par l’ennemi victorieux
qui marqua le glas de la démocratie.
Le théâtre était donc alors un théâtre de
guerre et le fait de société n°1 pour Athènes.
Si l’on estime en effet le public à 15.000
spectateurs, ce qui correspond à la capacité
d’accueil de l’édifice, cela représente la
plus grande réunion de citoyens athéniens,
puisque les assemblées et les tribunaux réunissaient
chacun un maximum de 6.000 citoyens environ.
Les cinq jours des concours dramatiques étaient
fériés : les affaires publiques étaient suspendues,
les tribunaux fermés et il n’y avait pas de
réunion de l’assemblée. Il existait même une
taxe pour les spectacles, le théorikon,
destinée à assurer aux citoyens les plus pauvres
leur entrée au théâtre.
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| Dessin de costume par Ioanna Papantoniou pour une pièce de théâtre d’ Aristophane |
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Les membres des chœurs, les choreutes, dont
le rôle était essentiel dans le spectacle,
étaient du reste des amateurs et non des professionnels
comme les acteurs. Ils jouaient ainsi leur
rôle fondamental de citoyens athéniens, comme
les auteurs, les chorèges ou les spectateurs,
en participant au festival dramatique à tous
les niveaux. Ce public de connaisseurs explique
peut-être en partie la qualité de ces pièces,
et le fait qu’un théâtre commandité par un
État puisse avoir évité l’écueil d’être un
théâtre d’État.
N’oublions pas non plus que ces fêtes étaient
aussi destinées à faire oublier aux spectateurs
les sombres réalités de la guerre, avec son
cortège de deuils, de famines et d’épidémies.
Aristophane en était lui-même un des principaux
éléments. L'évasion que permettait sa fiction
comique le temps d'une journée de concours,
dans cette Athènes qui affrontait son déclin,
était peut-être plus efficace encore pour ses
concitoyens que la fiction de la Tragédie où
évoluaient des héros bâtis sur d'anciens mythes.
L’une des grandes forces d’Aristophane est
qu’il sait toujours parodier à deux niveaux
(au moins) pour que les gens qui ne comprennent
pas la référence — pauvres paysans attiques
ou philologues du XXe siècle — rient quand
même.
Le rire d'Aristophane naît le plus souvent
du grotesque, dans le sens que lui donne Baudelaire.
Dans son essai De l’essence du Rire (Essai
paru dans Le Portefeuille du 8 juillet
1855),l'auteur des Fleurs du Mal dit
en effet : « Le comique est, au point de vue
artistique, une imitation ; le grotesque, une
création ». Cette notion de grotesque me
paraît essentielle pour comprendre Aristophane
: elle correspond en effet au fantastique,
aux héros comiques, au détournement de la nature
et du langage, et enfin à une imagerie tellement
dense qu'elle devient elle-même réalité, mais
une réalité différente, proche du non-sens. Au
contraire, le comique simple, significatif comme
le nomme Baudelaire, se réfère aux liens qu'entretient
la pièce avec la réalité quotidienne, et domine
ainsi dans les jeux de scène, la satire et
la parodie, les personnes moquées, et une grande
partie du comique verbal. Les choeurs, les
personnages, l'organisation du dialogue ainsi
que certains procédés comiques systématiquement
utilisés par le poète, comme l'inversion des
valeurs courantes et les travestissements,
tous ces éléments donc s'organisent autour
de ces deux espèces de comique pour constituer
la fiction comique d'Aristophane. Le grotesque
ne se réduit donc pas au burlesque : c’est
une force dionysiaque, carnavalesque, qui transfigure
la réalité et crée un monde ironique, utopique
ou fantastique, mais optimiste. On trouve ce
grotesque dans La Paix, par exemple,
avec le scarabée géant, une bête dégoûtante
nourrie d’excréments, mais qui est pourtant
la seule créature à pouvoir voler jusqu’à Zeus ;
on le voit dans Les Guêpes,
où les chiens, au lieu de se mordre et d’aboyer,
se font des procès en règle ; on le rencontre,
ce grotesque, dans Les Acharniens,
où les otages ne sont pas des hommes (ansropi),
mais des sacs de charbon, (ansraki)
; on le trouve dans Les Oiseaux,
où ces créatures ailées se mettent à vivre
comme des humains, alors que les hommes se
battent pour avoir des ailes et que les dieux
viennent à la table des négociations.
L'art d'Aristophane n'est pourtant en rien
artificiel : la fiction créée de façon si magistrale
par le poète tire sa substance de ses liens
avec la réalité de son époque, qui reste à
l'arrière-plan, des références à la Cité et
à la campagne de l'Attique, des souffrances
de ses contemporains, dues à la guerre ou à
la misère, de ses attaches populaires aussi
bien que de ses aspirations intellectuelles
et artistiques.
L'unité profonde des pièces d'Aristophane
n'est pas seulement assurée par la structure
scénique ou par la cohésion de la vision critique
que manifeste le poète ; elle l'est aussi par
l'action qui incorpore chaque récit comique
dans un conflit de générations. En effet, dans
les pièces conservées de notre poète, l'intrigue
comique se résout constamment dans la victoire
d'un père sur un fils ou, plus généralement,
d'un vieux sur un jeune, ou du représentant
du bon vieux temps d'Athènes sur celui des
jours sombres que vivent au quotidien les spectateurs
et le poète.
Nous verrons d'abord quelques exemples des
rapports d'Aristophane avec les hommes puis
dans une seconde partie ceux qu'il a avec les
dieux et les mythes.
Les hommes
L’œuvre d’Aristophane contient naturellement
maintes allusions aux crises que subissait
la Grèce, et Athènes en particulier, sur le
plan politique, social, économique et culturel.
La parenté est nette entre la vie publique
et la comédie, qui met en scène de façon comique
le fonctionnement de l’État athénien. Le régime
dit démocratique était en fait un régime plutôt
aristocratique : « théoriquement, le peuple
était souverain, mais en fait c'était le premier
des citoyens qui gouvernait la cité » dit Thucydide
en parlant de Périclès. On retrouve perpétuellement
l’opposition entre les partis aristocratique
et démocratique dans leur lutte acharnée pour
le pouvoir. Dans la ville des Oiseaux – comme
à Athènes – on dévore « quelques oiseaux
insurgés contre les oiseaux démocrates et reconnus
coupables ».
On s'est ainsi souvent interrogé sur les
idées politiques d'Aristophane et le rôle de
ses comédies dans la vie politique d’Athènes.
Toute la gamme des positions politiques a été
envisagée : pacifiste convaincu, ennemi de
la démocratie à la solde des aristocrates,
membre d'un parti modéré, girouette politique
allant dans le sens du vent et des modes. Il
serait en tout cas faux de croire que le poète
attaque la démocratie en tant que telle, car
il ne faut pas prendre pour argent comptant
tout ce que disent les personnages d’Aristophane,
et lui prêter les opinions qu’ils expriment.
La comédie ancienne présente des thèses traditionnelles,
liées aux exigences du genre comique : paradoxes,
exagérations, ironie, saillies gratuites, inventions
burlesques, que l’on retrouve du reste dans
tous les spectacles satiriques qui sont par
définition dirigés contre le régime au pouvoir
(du moins quand la liberté d’expression est
tolérée). Les prendre au pied de la lettre,
c’est s’exposer à en tirer des conclusions
souvent erronées. Fréquemment, Aristophane
traite avec le plus grand sérieux les choses
légères et avec légèreté les choses sérieuses.
Aristophane critiqua toujours ce qui lui
semblait nuire à la paix, à la bonne marche
de la cité et au bonheur des Grecs. Il se présente
comme un défenseur du peuple et des abus dont
il est la victime, tout comme les alliés d'Athènes
oppressés par des tributs excessifs imposés
par les démagogues corrompus. Le peuple, par
sa versatilité porte sa part de responsabilité
dans cette situation, tout en se méfiant des
dirigeants qu’il s’est lui-même choisis : « Pourtant,
j'ai tout lieu de m'inquiéter, car le comportement
de ceux de la campagne, je le connais : ils
s'extasient dès que le premier charlatan venu
fait leur éloge et celui de la Cité, mérité
ou pas mérité ; du coup, ils ne s'aperçoivent
pas qu'ils sont exploités ! Nos anciens aussi,
j'en connais la mentalité : ils n'ont qu'une
idée, c'est de mordre avec leurs votes. »
(Acharniens, v.370-376). Ce n’est
donc pas le peuple qui règne, mais ceux par
lesquels il se laisse manipuler.
Aristophane s'est vanté à plusieurs reprises
de ne s'attaquer qu'aux meneurs en laissant
les personnalités de second ordre à ses rivaux.
Il ne s’est cependant pas privé de lancer mille
pointes contre ses concitoyens plus ou moins
obscurs, en s'en prenant aux dirigeants politiques
de tout bord, aux bellicistes, aux profiteurs,
aux lâches et aux représentants des idées nouvelles,
Socrate et Euripide notamment, bien qu'il en
ait été sans doute assez proche par certains
côtés. Ces affinités discrètes entre le comique
et les gens qu'il a raillés sur scène ont été
résumées d'un mot par le grand poète Cratinos
: euripidaristophaniser.
Aristophane part donc des realia, mais ce
n'est pas une peinture réaliste, ni irréaliste…
et surréaliste serait anachronique. Il ne s'agit
pas d'une peinture de la société, mais d'une
société inversée. Même dans l'utopie (non-lieu)
ou parmi les dieux, Athènes reste présente.
Les dieux et les mythes
La Comédie Ancienne fait, comme les autres
genres, une grande consommation de mythes et
de thèmes mythique, mais sa fonction et son
inspiration « carnavalesques » imposent
un traitement comique du mythe. Sur 400 titres
connus de la Comédie Ancienne, 100 à 110 titres
sont explicitement mythologiques. Le mythe
est pourtant omniprésent dans les comédies
d'Aristophane. Tout d'abord, l'intrigue, qu'elle
soit mythique ou fantaisiste, peut se situer
dans des lieux mythiques, le ciel ou les enfers,
vers lesquels il y a "anabase" ou "catabase",
comme dans la Paix ou les Grenouilles,
et des dieux y jouent un rôle.
Dans les Acharniens, le plaidoyer
de Dicéopolis devant les Charbonniers hostiles
se modèle sur celui de Télèphe devant les Achéens.
Les Cavaliers ont pour sujet un grand
combat contre un nouveau Typhon, monstre mythique.
Dans les Guêpes, Philocléon qui cherche
à s'évader, accroché au ventre d'un âne, est
assimilé à Ulysse, et le choeur des vieux
Héliastes (comme celui des Acharniens ou
celui des vieillards de Lysistrata),
se réfère aux Guerres Médiques, qui ont acquis
statut de mythe. Dans la Paix, Trygée
sur son scarabée parodie le mythe de Bellérophon
sur Pégase, et quand la Paix, déesse de fertilité,
est délivrée, c'est le thème du retour de Déméter.
Dans les Oiseaux, la recherche de
la cité des oiseaux repose au début sur la
légende de Térée, puis sur les grands combats
de la Titanomachie et de la Gigantomachie.
La gynécocratie de Lysistrata s'appuie
sur les légendes des Amazones et des Lemniennes.
Dans les Thesmophorieuses, c'est encore
la légende de Télèphe qui est utilisée au début,
avant que la pièce ne mette en scène, sur le
mode de la parodie tragique, deux délivrances
légendaires, celle d'Hélène par Ménélas, en
Égypte, et celle d'Andromède par Persée. L'action
des Grenouilles, se fonde entièrement
sur la descente aux Enfers mythiques d'Héraclès.
Dans le Ploutos, la présentation de
Ploutos comme un bienfaiteur de l'humanité
aveuglé par Zeus fait de lui un personnage
prométhéen et la cure par Asclépios fait penser
aux résurrections de morts : ce sont encore
les rapports mythiques des Olympiens et des
hommes qui sont en cause.
*
On peut s’étonner que dans les comédies d’Aristophane,
les dieux apparaissent si souvent sous un aspect
ridicule, mais il ne faut en aucun cas penser
qu'il s'agissait d'incroyance, voire d'athéisme.
Dans nos civilisations, c’est un péché ou un
blasphème de railler Dieu ou les dieux. Rien
de tel chez les anciens Grecs, qui se sentaient
seulement tenus de nomizeîn tous théous,
c’est-à-dire de faire des dieux leur nomos, (leur
loi/coutume), ce qui impliquait des marques
de respect « physique » : respect
des statues (cf. la mutilation des Hermès),
des rites, des cérémonies, etc., mais tout
aussi bien une familiarité qui permettait de
s’en moquer à certaines occasions.
Si l’on a pu dire que dans les tragédies,
les hommes s'agitent sous le regard des dieux,
il semble donc bien que dans ces comédies,
les dieux se ridiculisent sous le regard des
hommes… mais en fait, comme toujours chez Aristophane,
il faut se méfier des impressions superficielles,
car, en immense dramaturge, il compose ses
intrigues et plaisanteries à plusieurs niveaux
de lecture et de compréhension. Sous cet aspect
burlesque se cachent le plus souvent des implications
sérieuses ou plus religieuses qu’on ne pourrait
le penser. En fait, les dieux paraissent parfois
ridicules, parfois supérieurs, quitte à être
l’un ou l’autre dans deux pièces différentes,
voire tantôt l’un tantôt l’autre dans la même
comédie.
On trouve des dieux ou divinités (vraies ou
fausses) dans toutes les comédies conservées,
sauf dans les Guêpes et les trois
pièces féminines, si l’on excepte dans Lysistrata l’apparition
de la personnification de la Réconciliation.
Notons du reste que les grandes déesses n’apparaissent
pas sur scène : on trouve des déesses, des
personnifications ou des divinités féminines
mineures, comme Iris, les Nuées ou Basiléia.
Le théâtre est un spectacle d’hommes : les
dieux s’opposent aux humains, et les déesses
sont comme les femmes des Athéniens : on en
parle le moins possible en public.
Le dieu qui joue le rôle le plus important
est Dionysos, ce qui n’étonnera personne :
il est le protagoniste des Grenouilles et
apparaissait peut-être dans les Babyloniens,
comédie perdue. Vient ensuite Hermès qui joue
le deutéragoniste dans la Paix et
qui a une scène dans le Ploutos. Héraclès
apparaît dans les Oiseaux et dans
les Grenouilles ; Ploutos joue un
rôle important dans la pièce éponyme, ainsi
que Poséidon dans les Oiseaux et Pluton
dans les Grenouilles.
Trois divinités importantes apparaissent ensuite
: Éaque qui revient plusieurs fois dans les Grenouilles ;
Prométhée a une scène importante dans les Oiseaux ainsi
que la déesse Iris. On trouve ensuite trois
personnifications : celles des Nuées, qui ne
sont pas des divinités à part entière, mais
la représentation de ces éléments naturels
envoyés par Zeus ; Pénia, personnification
de la pauvreté dans le Ploutos et
Polémos de la guerre dans la Paix.
On trouve des petits dieux bizarres comme Triballe
qui fait partie de l'ambassade des dieux des Oiseaux et
des personnifications diverses.
Reprenons, comme exemples, les deux comédies
où les divinités jouent un rôle essentiel,
les Oiseaux et les Grenouilles.
Les Oiseaux
Avec Pisétaire, nous allons rencontrer le
héros aristophanien le plus complet puisqu’il
passe successivement par tous les stades d’initiation.
Le lieu où vivent les oiseaux est un lieu magique,
quant à la "vie de nouveaux mariés" que
mènent les oiseaux, descendants d'Éros, et
compagnons des amoureux, elle symbolise le
bonheur érotique dans l'état de nature. Pisétaire
va devoir d’abord lutter contre les oiseaux
fantastiques qui doivent lui interdire l’accès
de ce royaume. Il devient pourtant le chef
des armées et de la diplomatie des oiseaux,
qui sont à la fois ses sujets et les nouveaux
dieux des autres hommes. La royauté du Ciel
ayant recommencé à changer de mains, c'est
donc une nouvelle génération de dieux qui prend
le pouvoir. Pisétaire, le nouveau chef, a pour
armes la persuasion : avant de devenir tyran,
il s'impose au peuple ailé comme démagogue.
Avant le début de la lutte, une théogonie nouvelle
justifie la grande entreprise, alors que la
parabase, en exposant une ornithogonie qui
parodie plus ou moins les théogonies orphiques,
légitime le nouvel ordre du monde que les Oiseaux
prétendent instaurer. Sur la scène tragique
et chez les orateurs, toutes les légendes commencent
ou finissent à Athènes, devenue le centre du
monde grec. Mais voici que sur la scène comique,
la cité qui vient de partir à la conquête de
la Sicile se découvre une rivale dont les ambitions
sont plus hautes encore, aériennes et mondiales
: Coucouville-sur-Nuages.
A ce stade de l’action, le héros est presque
devenu l’équivalent d’un Géant, essayant de
prendre le pouvoir par la force, et la déclaration
de guerre est manifeste avec l’humiliation
et le renvoi de la déesse Iris. Or, c’est justement
un Titan, proche parent des Géants, Prométhée,
qui va donner au héros la clef du succès, révélant
que le seul moyen d’avoir raison de Zeus est
d’exiger de ses ambassadeurs qu’il restitue
le sceptre aux oiseaux et qu’il donne pour
épouse à Pisétaire lui-même Basiléia, qui est
décrite comme un substitut d’Athèna. Un élément
du mythe de la naissance d’Athèna est la persuasion
primitive que Zeus, roi des dieux, doit, comme
les autres, être finalement supplanté par un
dieu plus fort que lui. Pour Aristophane, ce
successeur est trouvé : ce sera un homme, L’apothéose,
au sens étymologique, de Pisétaire est ainsi
célébrée avec cette théogamie, le chœur faisant
alors entendre un chant d’hyménée qui relate
les noces de Zeus et d’Héra, accentuant nettement
la substitution.
Dans les Oiseaux, on a donc affaire
en apparence à un fouillis hétéroclite : Térée,
la Théogonie, la Gigantomachie, Prométhée,
Héraclès, la Hiérogamie, le tout transposé
dans un monde d'oiseaux et assaisonné avec
de l'Ésope, de l'Orphée et de l'Hérodote. Mais
en réalité chacune des références mythiques
vient successivement appuyer un moment de l'intrigue
et en soutenir la progression.
Le seul moyen pour Aristophane de franchir
encore une étape était de faire non plus d’un
héros un dieu, mais d’un dieu un héros. Le
Dionysos des Grenouilles avait alors
sa voie toute tracée.
Les Grenouilles
Une seule grande référence mythique sous-tend
les Grenouilles, celle de la catabase
infernale qui en constitue le sujet. Mais ce
sujet est traité d'une manière sophistiquée,
puisqu'il s'agit d'une catabase originale de
Dionysos, descendu lui-même aux Enfers pour
aller chercher sa mère, Sémélé, et que cette
catabase se modèle sur l'exploit le plus fantastique
d'Héraclès, sa descente aux Enfers en quête
de Cerbère. On a donc affaire à un Dionysos
qui se substitue à Héraclès tout en restant
lui-même : il garde sa robe et ses chaussures
montantes féminines, tout en se couvrant de
la peau de lion et en tenant la massue. La
descente de Dionysos, sous son apparence d'exploit
héroïque, est au début une "quête amoureuse" d'Euripide,
semblable à celle d'Orphée pour retrouver Eurydice.
Comme Térée dans les Oiseaux, l'Héraclès
des Grenouilles, qui semble habiter
au voisinage du Lac infernal, joue le rôle
de médiateur et d'informateur puisque ce qui
concerne le voyage infernal à proprement parler
se réfère à sa propre légende : l'arrivée du
choeur des Initiés rappellera qu'Héraclès lui-même
a dû se faire initier à Éleusis pour descendre
dans l'Hadès. Quant aux incidents comiques
du voyage, ils renvoient aussi au voyage antérieur
d'Héraclès, mais d'un Héraclès de comédie,
goinfre et voleur. Dans les deux cas, la distance
prise par rapport à la légende est créée par
l'utilisation du même procédé : la cité infernale,
comme la cité des oiseaux, est faite sur le
modèle athénien, elle est une Nouvelle Athènes
ambiguë, à la fois bienheureuse et grotesque.
Les Grenouilles comprennent une
double initiation : celle, individuelle, de
Dionysos, héros divin de cette comédie, et
une autre, collective, avec ces Mystes, ces
Initiés qui représentent Athènes rénovée après
sa mort. L’initiation de Dionysos est à double
sens, car sa quête sert à trouver le vrai poète
qui régénérera la Cité, mais aussi sa propre
identité. L’interrogatoire qu’il fait subir
à Héraclès est une savoureuse parodie de la
description des difficultés qui attendent les
candidats aux initiations héroïques. Dionysos
considère en fait que sa qualité de dieu doit
lui faciliter considérablement cette visite
à son oncle Pluton, mais comme cette nature
divine est précisément mise en question, il
connaîtra toutes les épreuves initiatiques,
jusqu’à ce que sa véritable identité soit retrouvée,
ce qui lui assurera un retour aisé avec son
élu.
La seconde partie des Grenouilles a
en effet pour sujet le grand combat d'Eschyle
et d'Euripide. Reconnu comme un vrai dieu par
ses pairs, Dionysos est apte à assumer de nouveau
ses fonctions divines de dieu du Théâtre. Pour
juger les œuvres des deux poètes rivaux, il
va peser leurs vers, et cette parodie de psychostasie va
lui conférer l’attribution nouvelle de juge
des enfers. Faut-il ressusciter et ramener
dans l'Athènes de 406 le poète guerrier des Sept et
des Perses ou l'auteur subtilement
raisonneur de la Phèdre et de la Sthénébée ?
Bien que la réponse d'Aristophane ne soit peut-être
pas aussi tranchée qu'elle le semble, le poète
guerrier est choisi contre le poète de l'amour,
comme le plus capable de sauver Athènes. Néanmoins,
tout se passe comme si la Comédie Ancienne,
en célébrant les funérailles de la Tragédie,
préparait sa propre disparition...
***
Aristophane a donc détourné ou mis en pièces
les légendes mythiques et en a utilisé les
matériaux pour construire ses utopies. Comme
toujours, il montre son art supérieur par une
utilisation dramaturgique raffinée et pleine
d’implications sérieuses, mais cachée sous
une raillerie superficielle. Le comique est
trop souvent perçu comme un genre mineur alors
qu’il a la même grandeur que le tragique. Aristophane
en est toujours le meilleur exemple.
Il est ainsi faux de prétendre que le public
d’aujourd’hui ne peut goûter les comédies d’Aristophane
à cause de toutes les allusions à la politique
athénienne de son temps ou à des moeurs et
des coutumes qui nous échappent. Aristophane,
disent aussi ces érudits, a créé des types
qui n’existent plus. Pourtant, quel est le
monde que met en scène Aristophane ? Le
monde réel de son temps ? Athènes souffrant,
mourant de la Guerre du Péloponnèse ?
Non, c’est un monde qui a toujours existé,
et qui existe encore. Les Tragiques grecs sont
vivants, car ils nous parlent et parleront
éternellement des problèmes les plus profonds
de l’humanité ; Aristophane est vivant,
car il nous parle encore aujourd’hui des problèmes
quotidiens de l’homme éternel.
Le monde d’aujourd’hui connaît encore les
guerres et les crises ; la pauvreté, les machinations
politiques existent comme jadis en Grèce, et
il faut toujours les dénoncer. Dans toutes
ses comédies, Aristophane a cherché à redonner
espoir aux Athéniens : Trygée, dans La
Paix, s’envole pour délivrer la déesse
Paix, Lysistrata ramène l’amour conjugal et
montre que le noyau familial fait l’union de
la cité. Euripide est moqué, mais c’est parce
qu’il propose un idéal qui n’est pas "porteur
de fruit". Socrate est critiqué, mais
c’est parce qu’il représente — à tort ou à
raison — les idées nouvelles, la nouvelle morale
qui pervertit la jeunesse. Chez Aristophane,
tout est dramatiquement mené à la perfection,
du premier au dernier vers, tout est comique,
rire et jubilation : tout est action,
rien n’est livresque. Quelle que soit notre
nationalité, Aristophane nous parle, nous fait
rire et réfléchir. Si Aristophane ne tente
pas de faire de ses héros des immortels, ce
qui serait le péché capital pour un Grec, il
crée quand même un homme qui est aussi éternel
que les dieux.
Pascal THIERCY |